Ferrovia (5)
Le café "L'Éclipse" se trouvait dans un coin discret de Ferrovia, à l'écart des grandes avenues. Sa façade, d'un gris uniforme, était dépourvue de toute enseigne, se fondant parfaitement dans l'architecture habituelle de la ville. À l'intérieur, l'éclairage était minimaliste, des néons blafards émettant une lumière froide qui se reflétait sur les tables métalliques alignées avec une précision d’horloger. Les clients, assis en silence, consommaient leurs boissons avec une efficacité mécanique, évitant le plus souvent tout contact visuel. Il n'y avait pas de musique, les conversations se voulaient discrètes et monocordes, le bruit sourd des machines à café automatiques qui déversaient leur contenu dans des gobelets identiques les recouvrant à fréquence millimétrée. Sur les murs, des écrans diffusaient en boucle des messages de conformité et des publicités pour les dernières mises à jour de puces. Le personnel se déplaçait sans fioritures, veillant à ce que chaque client soit servi rapidement et sans encombre. Dans ce lieu, tout était conçu pour la fonctionnalité, sans place pour l'individualité ou l'émotion.
Léon était assis dans le coin le plus reculé du café. Sa table, faiblement désaxée par rapport aux autres, se trouvait à côté d'une grande baie vitrée teintée qui donnait sur une ruelle étroite de Ferrovia. La vitre, sale et parsemée de traces de doigts, déformait subtilement la vue extérieure. Au-dessus de lui, un écran défectueux clignotait sporadiquement, interrompant les messages de conformité par des éclats de statique. La chaise sur laquelle il était assis était légèrement bancale, ce qui le forçait à ajuster régulièrement sa position. La surface de la table portait les marques d'usure, des rayures et des éclats dans le métal, témoignant des nombreux clients qui s'étaient assis là avant lui. Malgré ces imperfections, ou peut-être à cause d'elles, Léon avait choisi cet endroit, car il lui offrait une certaine discrétion.
Léon enveloppait délicatement la photo dans ses mains, la dissimulant comme un trésor précieux qu'il cherchait à se protéger des regards indiscrets. Il ne remarqua pas tout de suite le néon défectueux au-dessus de lui. Ce n'est que lorsque la lumière commença à clignoter de manière irrégulière, projetant des ombres mouvantes sur la table, qu'il leva les yeux. Agacé par cette interruption, il s'apprêtait à changer de place lorsqu'il remarqua quelque chose d'étrange. À chaque fois que le néon s'éteignait, même pour une fraction de seconde, des lignes de chiffres presque imperceptibles apparaissaient sur la photo, pour disparaître aussitôt que la lumière revenait.
Avec une discrétion calculée, il inclina subtilement la photo, cherchant à attraper le fugitif éclat du néon lors de ses intermittences, tout en veillant à ne pas attirer l'attention sur lui. Et là, dans cet équilibre précaire entre lumière et obscurité, il put clairement voir ce qui semblait être un code en filigrane, inscrit avec une précision chirurgicale, presque comme si elles avaient été gravées à l'intérieur du papier lui-même.
Il se leva précipitamment, paya sa note et se dirigea vers son appartement.
De retour chez lui, Léon sortit un bout de papier froissé de sa poche, sur lequel il avait discrètement reporté le mystérieux message, X47.6Y23.1, Z-122.3W30.1. Il le déplia avec précaution et fixa les chiffres, laissant son esprit vagabonder sur leur signification cachée. Une sensation étrange l'envahit, comme si une partie enfouie de sa mémoire tentait de lui transmettre une information.
Léon posa la photo et son bout de papier sur la table, son regard oscillant entre les chiffres inscrits en filigrane et l'image de l'inauguration de la gare. D'un mouvement fluide, Léon ouvrit un tiroir et en retira une carte du réseau ferroviaire, relique de ses récentes incursions à la gare.
Léon se mit à marmonner, réfléchissant à haute voix, tout en scrutant les chiffres et les lettres devant lui. "X47.6Y23.1... ?" Il tapota le bout de papier, perdu dans ses pensées. "Des coordonnées ? Mais alors, où est le Nord, le Sud ? Et pourquoi ce Z avec un signe négatif... -122.3... une profondeur ?"
Il se pencha sur la carte, essayant de superposer les chiffres avec les lignes du réseau. "X et Y... Abscisse et ordonnée, peut-être ?" Il traça un point sur la carte à l'intersection de ce qui pourrait être les coordonnées 47.6 et 23.1. Il ronchonna. "Si je prends le point de départ comme étant le centre de Ferrovia, et que je me déplace de 47,6 unités vers le nord, puis de 23,1 unités vers l'est... ?"
Mais le Z le perturbait toujours. "Et si Z était une profondeur ? -122.3... 122,3 mètres sous le sol ? Mais alors, où exactement ?" Il se remémora les trajets du train, essayant de trouver un lien.
Léon murmura pour lui-même des mots à peine audibles, "W... 30.1. Ouest ? Ca pourrait signifier de se déplacer de 30,1 unités vers l'ouest à partir du point initial..." Il traça une nouvelle ligne sur la carte, mais elle ne menait nulle part de significatif.
Tandis que la clarté semblait s'évaporer dans les brumes de son esprit, une légère décharge électrique le traversa, provenant de la puce implantée dans sa tête. La sensation était désagréable, mais elle semblait aussi lui apporter une clarté soudaine. Dans un élan d'excitation, Léon se saisit brusquement d'un morceau de papier qui traînait sur la table. Ses doigts tremblants attrapèrent un crayon, et il se mit à griffonner frénétiquement, ses pensées se déversant sur le papier plus vite que sa main ne pouvait écrire. Les lettres se chevauchaient, les mots s'entremêlaient, formant un gribouillage presque illisible. Mais pour Léon, chaque ligne, chaque caractère, était la cristallisation de sa révélation.
"X et Y... coordonnées horizontales... comme lat... longitude... Z, profondeur... sous la surface... -122.3, sous le sol... W30.1, direction... ouest depuis X47.6Y23.1..."
Il s'arrêta un instant, reprenant son souffle, le papier devant lui témoignant de l'intensité de sa réflexion. Ses yeux parcouraient les mots, s'assurant qu'il n'avait rien oublié, que chaque détail était consigné.
Léon, les yeux toujours écarquillés par la révélation, se pencha fébrilement sur la carte étalée devant lui. Ses doigts, tremblants d'excitation, traçaient frénétiquement les coordonnées, se déplaçant d'un point à l'autre avec une urgence palpable. Son souffle s'accélérait à mesure qu'il connectait les points, chaque ligne tracée avec une précision fiévreuse, comme s'il redoutait que la vérité lui échappe à nouveau.
Léon s'immobilisa soudainement, comme frappé par la foudre. Son doigt, tremblant, restait figé sur un point précis de la carte, sous la ville. L'agitation effrénée qui l'avait animé quelques instants plus tôt s'était dissipée, laissant place à une stupeur profonde. Le temps semblait s'être suspendu, le monde autour de lui devenant flou. Dans ce moment d'éternité, une seule pensée résonnait clairement dans son esprit : "C'est ça ! C'est ça..." Une onde de soulagement l'envahit, mêlée à une surprise presque enfantine face à sa propre perspicacité. "C'est... après le terminus du train ?" Une lueur mêlant détermination et perplexité brillait dans ses yeux alors qu'il tentait de comprendre comment trouver ce lieu mystérieux. Et avec une détermination renouvelée Léon se promit de trouver un moyen de l’atteindre.
Depuis l'implantation de la puce, Léon s'était transformé en une ombre discrète, un caméléon urbain. Dans la jungle de Ferrovia, il savait que la meilleure cachette était souvent en pleine lumière. Il avait ainsi choisi comme point de départ le quartier de Palay, un secteur densément peuplé où les travailleurs, en grand nombre, empruntaient quotidiennement le train pour rejoindre leurs postes. Un lieu où son visage se mêlerait à la mosaïque anonyme des ouvriers en mouvement.
La première étape était de se procurer un uniforme. Léon repéra un petit atelier de confection dans un quartier périphérique de Ferrovia. C'était un endroit discret, niché entre deux bâtiments plus imposants, presque invisible pour le passant distrait. L'enseigne, ternie par le temps, indiquait simplement "Vêtements de travail".
Léon s'y introduisit sans difficulté. L'intérieur n’était éclairé que par les faibles lueurs de la rue qui filtraient à travers les rideaux poussiéreux.
Les rangées de vêtements suspendus formaient comme une forêt de tissus. Il se déplaça avec précaution, ses doigts effleurant les différentes étoffes jusqu'à trouver ce qu'il cherchait : un uniforme typique des ouvriers du quartier. Il en sélectionna un à sa taille, ainsi qu'une casquette assortie pour dissimuler légèrement son visage.
Par la suite, et chaque matin pendant plusieurs jours, il se glissa parmi eux, un fantôme parmi les vivants.
Il avait fait du train son terrain de chasse. Chaque trajet était une leçon, chaque station une nouvelle énigme à déchiffrer. Les gardiens, avec leurs routines millimétrées, étaient devenus ses marionnettes prévisibles. Il avait appris à lire leurs mouvements, à anticiper leurs gestes. Les caméras, sentinelles silencieuses, avaient révélé leurs angles morts à force d'observation.
Les autres passagers, ces âmes perdues dans leurs pensées et routines, étaient devenus ses alliés involontaires. Il avait mémorisé leurs habitudes, leurs visages, leurs marques de café préférées. Ils étaient ses repères dans ce labyrinthe mouvant.
La phase de préparation touchait à sa fin, et l'heure d'exécuter son plan avait sonné. Léon avait tout anticipé avec la minutie d'un stratège militaire. Il connaissait le nombre exact de pas qu'il devait faire pour se rendre de l'entrée du train à son siège cible, utilisant habilement la masse des passagers pour masquer sa silhouette à chaque étape de son trajet. Son siège, il l’avait identifié comme étant le plus stratégique, lui octroyant un poste d'observation sécurisé tout en conservant une satisfaisante discrétion. Il savait que, de là, il pourrait surveiller les allées et venues sans attirer l'attention.
Au fil de ses observations, Léon avait remarqué les infimes variations dans le comportement des habitués de Ferrovia. Il y avait cet homme, toujours en gris, mais dont la cravate, parfois légèrement décalée, trahissait les jours où le train avait manqué de partir sans lui. Il y avait cette femme, à la coiffure toujours impeccable, mais dont une mèche égarée de temps à autre dévoilait une touche de singularité dans ce paysage régulé. Et ce jeune, dont le rythme de marche, toujours régulier, était perturbé par une légère boiterie. Ces infimes variations étaient pour Léon comme des notes discordantes qui jalonnaient de repères son itinéraire minuté.
Une fois assis, il jeta des regards furtifs autour de lui, vérifiant la position des habitués et s'assurant qu'aucun gardien ne le surveillait de trop près.
À l'arrivée au terminus, il se leva en même temps que la foule, se fondant parmi eux. Il suivit l'homme à la cravate, gardant une distance sécuritaire. Au lieu de quitter la gare, il dévia discrètement sa trajectoire, suivant le sillon qu'il avait mentalement tracé lors de sa préparation. Avec finesse il ajusta sa trajectoire, glissant silencieusement dans l'ombre des autres passagers, sa chorégraphie le guidant vers son objectif, une alcôve, qui devait être le point d'ancrage à partir duquel les fils de son stratagème commenceraient à se dénouer. Dans une zone aveugle, l'alcôve échappait aux griffes scrutatrices des caméras, offrant un havre temporaire loin des curiosités. Dans ce mouvement presque dansant, il incarnait la discrétion, la maîtrise de l'espace, évitant habilement tout obstacle qui aurait pu trahir sa présence. Tout en progressant, il naviguait adroitement entre les angles morts des caméras, un jeu d'échecs mouvant dans lequel il avait toujours un coup d'avance.
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